Sylvie Fabre g

La vie est une vision si forte

Qu’elle ne saurait en rien faillir.

 Le souvenir est le grand tentateur.

 Emily Dickinson

 

Quand un poète rentre dans «la Maison de Mariette[1]», il porte sur son oeuvre un signe d’élection. C’est la main ardente de l’artiste qui l’a tracé. Elle s’est tendue vers les mots qu’il penchait vers elle et ils ont ressuscité dans un livre singulier : livre-objet, livre unique de beauté.

700 poupées en mal d'enfantement.

Il y a des résurrections qui ne pèsent que le poids de l’amour jeté contre celui de la mort. Ils donnent ensemble le juste poids du corps de l’écriture. Mariette sait combien celui-ci est  fragile, elle rend les plumes régulières pour calligraphier les poèmes et elle enveloppe ses livres comme les femmes savent envelopper leurs trésors : rien n’est trop doux, rien n’est trop chaud ou léger, selon saisons, rien n’est trop solide quand il faut les protéger une voix et un coeur. Ses étuis ont grosse toile, broderies fines, initiales. Ils ressemblent aux draps d’autrefois, aux linceuls ou aux robes de baptême. Mariette nous rappelle que nous n’habitons pas qu’une seule maison mais que la sienne est souveraine. Elle contient tous les mondes : le ciel, la terre et les royaumes intermédiaires.[2]

 illustration

Le livre sorti de son enveloppe, la couverture apparaît avec le nom du poète. Emily Dickinson, âme soeur de Mariette, aimerait le rose passé du sien .Elle reconnaîtrait les portraits encadrés de ses masters[3]à glorieuses moustaches, ferme savoir et belle piété, qui occupent les pages. Sans doute se serait-elle arrêtée comme nous sur les délicats visages de femmes ou d’enfants que Mariette affectionne. Elle les croisait dans les rues de la vie et aurait voulu en avoir comme sa seule information de constants bulletins d’immortalité[4].  Mais l’une comme l’autre savent que la mort ne s’arrête jamais. L’oeuvre n’est que le relais du souvenir.

 mains Mariette

Heureusement il y a les fleurs. La fugitive[5]s’en est allée, lourd insecte le chagrin sur la page, mais les fleurs les plus fanées, Mariette les a faites immortelles pour la célébration : pervenches, violettes ou roses à jamais toutes fraîches cueillies par sa main magicienne.

Consolation pour la mémoire, le cimetière a une clef : il est Salutation aux présences.[6]L’amour est incurable, la mort aussi. Sur les gravures demeurent les traces : cheveux et os, Mariette nous offre des reliques pour guérir. Elle les met dans la châsse précieuse de ses livres avec boutons et perles. On ne sait plus si ces dernières appartiennent au collier ou au chapelet. Satan ou Dieu habite la femme .Baudelaire en sait quelque chose quand elle illustre ses fleurs du mal. L’image montre une petite fille assise sur les genoux d’une étrange religieuse. Entre ses doigts un coeur sanglant, est-ce celui du poète, on tremble devant le collage. Le bourgeois lui reste impassible dans son costume, il ne comprend pas la blessure ni la folie de la recluse[7]qui pose la question du monde et de l’être. Mariette nous montre tous nos masques. Elle fait prendre les visages et les mots au bout de brins dérisoires, ficelles sublimes.

Chacune cherche-t-il pas qui il est et se heurte si souvent au vide; Mariette efface la figure, le livre devient enclos pour la disparition. On s’avance aux tables divines:vierge extatique, petites médailles, images pieuses, Mariette connaît la réponse devant les apparitions. La lumière est allumée, ce sont les Hymnes à la nuitde Novalis qui la guident. Où est-elle la petite statue, la jeune morte amoureuse ? Sa main attrape les signes à l’encre noire de l’au-delà. Les étiquettes gémissent:le corps nu est mis en pièces,reste quelque part des pieds en sandalettes vernies et l’étrangeté d’un hybride aux ailes d’oiseau.

Les ailes ne manquent pas dans l’univers de Mariette. Il est vrai que les oiseaux taisent la séparation mais volent leur ordre aux angles. Dans les Sonnets à Orphée; Rilke n’entendait pas leur chant mais le bruit de la source où ils boivent. Mariette y teint ses pages aux couleurs spirituelles:rose ou mauve, bleu ou gris, inépuisable le papier chiffon de ses offrandes. On sent l’haleine des lots dans ses coulées, ses dégradés, on a envie de toucher. Le jour, la nuit sont des vignettes. Elles nous saisissent tel l’angelot qui tire les fils du poème.

Le livre des Eligies[8]parle des douleurs anciennes. Les hommes ont perdu leur tête -belle métaphore, certains sont si près des anges dont pourtant ils ne savent rien, mais Mariette si. Tout nous montre dans son oeuvre combien notre terre est lointainement habitée. Petit elfe de l’enfance qui cherche la fleur rare, l’edelweiss de la vie et la trouve coupée sur la page.

Comme Mariette les poèmes de Follain[9], nous enfermons désirs et peurs dans des pochettes collées. Quelqu’un y coud une petite peinture à l’aiguille, et l’imagination s’illumine. Voilà la longue ligne des mots, l’obscur et la lumière de la parole. Et l’artiste qui écrit le temps entre la mort, la vie et nous. Ses images épousent les textes, sortilèges ou promesses, comment savoir ou trouver notre visage, et la Présence ?

Mariette ouvre sa maison, comme la terre son énigme, miette du ciel pour nous, pauvres humains dans le passage.

Sylvie Fabre G

 

 

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